Minoritaires dans le pays, les chiites ont toujours été victimes de discrimination, déplore ce quotidien libanais. Or ils vivent majoritairement dans les provinces orientales, là où se concentre la production de pétrole. La famille royale a tout à y perdre.

L’exécution du dignitaire religieux Nimr Baqer Al-Nimr braque à nouveau les projecteurs sur la situation de la minorité chiite d’Arabie Saoudite. Selon les sources officielles saoudiennes, ils constituent 10 % de la population du pays (soit 1,75 million de personnes). Mais, selon d’autres sources, ils pourraient représenter 15 à 20 % de la population. Quoi qu’il en soit, ils sont surtout concentrés dans la province orientale, [autour des villes] d’Al-Qatif, d’Al-Ahsa, de Dammam et de Khobar. La province orientale fournit par ailleurs 98 % de la production pétrolière saoudienne. C’est en effet là que se situent les principales ressources de brut du monde, avec quelque 22 % des réserves mondiales.

Les relations de la communauté chiite avec le régime saoudien ont été marquées par l’hostilité depuis la toute première construction étatique saoudienne [en 1744]. Et les crises régionales n’ont fait qu’ajouter aux difficultés de cette population.

Historiquement, ils avaient toujours vécu en bon voisinage avec les sunnites, sur la base de leur arabité commune. Les tensions ont commencé à partir du moment où la prédication wahhabite a pris de l’ampleur, à la suite du fameux pacte entre le prédicateur Mohamed Abdel Wahhab et [le fondateur de la dynastie] Mohamed ben Saoud en 1745. Le wahhabisme avait en effet pour but d’appliquer aux chiites toute la rigueur de leur lecture de la charia. Aussi, dans l’enseignement religieux sunnite, ils sont encore aujourd’hui qualifiés de “mécréants” et d’“hérétiques”.

Le pétrole qui change tout

Avec l’Etat saoudien moderne, qui commence à émerger à partir de 1902, la question des chiites saoudiens est devenue emblématique des rapports qu’entretient le régime saoudien avec l’ensemble des composantes de la société [tendant à effacer tout particularisme régional au profit de l’Etat central et de sa doctrine religieuse]. Mais, à partir de 1933, l’exploration pétrolière va profondément bouleverser les structures socio-économiques, voire démographiques, de la région habitée par les chiites.

Avec l’Aramco, la société pétrolière nationale saoudienne, créée en 1944, cette région va passer d’une économie agricole à l’industrie pétrolifère. Les opportunités d’emploi ainsi ouvertes vont attirer de nombreux habitants des autres régions du royaume. Ces transformations socio-économiques vont faire émerger des syndicats, qui ne tardent pas à présenter des revendications d’ordre politique, dépourvues de tout caractère confessionnel, et à protester contre les différences de traitement au profit des employés étrangers. En 1954, ce mouvement syndical, devenu fort, a eu le courage de réclamer la fin du pouvoir absolu de la dynastie saoudienne et le passage à une monarchie constitutionnelle avec un Parlement élu.

Cette époque a vu grandir une génération de chiites mue par des considérations sociales et politiques. Le régime a réagi en les écartant des emplois publics, notamment dans l’administration. Ainsi, en 2005, les chercheurs de l’[ONG multinationale] International Crisis Group ont estimé qu’“une des formes les plus évidentes de discrimination réside dans la représentation des chiites dans la fonction publique. Jamais aucun chiite n’a été ministre, et il n’y a eu qu’un seul ambassadeur chiite. Quand en 2005 le Majlis Al-Choura [assemblée consultative nommée par le roi] a été élargi de 120 à 150 membres, le nombre de chiites n’a crû que de deux membres, portant le total à quatre. Quant aux représentants chiites dans les conseils municipaux de l’Est, leur nombre est passé de deux à un seul.”

[Depuis la défaite arabe contre Israël, en 1967], le projet politique du nationalisme panarabe a reculé au profit de “l’éveil religieux”. La révolution islamique iranienne de 1979 est venue le renforcer. Il était tout naturel que cela se répercute également sur la communauté chiite saoudienne. C’est ainsi que sont apparus des mouvements fondés sur l’identité confessionnelle. Leurs objectifs consistaient tantôt à répondre à l’appel du guide de la révolution iranienne, l’ayatollah Khomeiny, d’“exporter la révolution” iranienne vers les pays voisins, tantôt à réclamer des droits pour leur communauté.

Nimr Baqer Al-Nimr, une icône

C’est dans cette ambiance de l’après-1967 qu’a été créé le courant shiraziya, du nom du religieux Mohamed Al-Shirazi, en Irak. Sa pensée s’est propagée au-delà des frontières, y compris auprès des chiites saoudiens. D’autres mouvements religieux chiites feront aussi leur apparition. Les religieux chiites ont commencé à jouer un rôle de plus en plus politique. Parmi eux, Nimr Baqer Al-Nimr est devenu une icône pour une jeunesse chiite en rébellion dans le contexte des “printemps arabes”.

Toutefois, aujourd’hui, l’immense majorité des chiites saoudiens n’adhèrent pas à l’idée de sécession. La preuve en est la réponse favorable donnée par la mouvance shiraziya à la démarche du roi Fahd dans les années 1990 pour régler la question chiite. Cette initiative s’était soldée par le retour de centaines d’opposants chiites de leur exil à l’étranger, après la promesse de mettre un terme à la politique de discrimination à leur égard. Or cette promesse n’a pas été tenue, notamment à cause des oppositions au sein de la famille régnante.

En pleine période de bouleversement dans le monde arabe, et à la lumière des rumeurs colportées dans les médias au sujet d’un futur éclatement de l’Arabie Saoudite en plusieurs entités [dont une à base confessionnelle dans l’Est], mais aussi dans un contexte de difficultés économiques que le pays commence à connaître [en raison de la baisse du prix du pétrole], il est nécessaire d’aller de l’avant pour améliorer la situation des chiites.

Logiquement, la solution devrait commencer par le dialogue. Or l’exécution d’Al-Nimr montre que la famille régnante des Al-Saoud n’est pas en train de prendre cette voie.

Wissam Matta
“Courrier International” – 13/1/2016